Au Théâtre Denise-Pelletier, dans la salle Fred-Barry, du 4 au 22 avril prochain, se produira la nouvelle pièce du Dôme – créations théâtrales, Antigone au printemps. À cette occasion, nous avons rencontré l’auteure Nathalie Boisvert et le metteur en scène Frédéric Sasseville-Painchaud pour leur poser quelques questions.

Comment êtes-vous venus à travailler ensemble? Comment est née Antigone au printemps?

NATHALIE BOISVERT: Le texte à la base est né de ma propre initiative et de ma fascination pour Antigone. En 2011, j’ai écrit une première version que j’ai finalement jetée aux poubelles.

J’ai retravaillé une deuxième version et lorsqu’elle fut fin prête, elle a été choisie par l’École Nationale de Théâtre pour un exercice de lecture publique.

FRÉDÉRIC SASSEVILLE-PAINCHAUD: Pour moi, le projet a commencé en 2013  lorsque j’étais encore étudiant en mise en scène à l’École Nationale. Le texte de Nathalie a été choisi par Claude Poissant pour nos exercices de lecture publique.

J’ai alors rencontré Nathalie, on s’est bien adonné, j’ai trippé sur son texte. À l’époque, je travaillais déjà sur le mythe d’Antigone avec plein de versions, plein de traductions et en lisant le texte de Nathalie j’ai eu un coup de cœur pour ce nouveau récit.

Comment  s’est construite l’équipe autour de ce projet?

FRÉDÉRIC: Dans le cadre du programme de mise en scène, des comédiens professionnels sont engagés pour certains exercices. Question de nous faire travailler avec de vraies conditions de production.

J’ai donc attribué les rôles des 3 protagonistes à Xavier Huard, Léane Labrèche-Dor et Frédéric Millaire-Zouvi. C’est donc avec la même distribution de 2013 que le spectacle se fait aujourd’hui.

NATHALIE: Il y avait une bonne chimie entre eux. C’est une famille. C’est une famille dans la pièce, mais aussi dans la vie.

Concrètement, qu’est-ce qu’Antigone au printemps?

NATHALIE: Lorsque j’ai commencé à écrire ce texte, il y avait à ce moment-là plusieurs révolutions dans le monde; le printemps arabe et le printemps érable a suivi. J’ai donc eu envie de resituer Antigone dans un monde contemporain, dans un Montréal fictif.

Ce n’est pas une pièce sur le printemps érable, mais qui est inspiré de celui-ci, comme une ode, un poème, une chanson d’amour pour le printemps érable.

Et j’avais le goût de parler du personnage d’Antigone, donc j’ai inventé une tragédie écologique où des oiseaux  tombent du ciel et les gens se révoltent contre cela. Ils manifestent dans un système politique corrompue de Créon.

Quelle est la part du mythe original d’Antigone à votre création?

NATHALIE: J’ai gardé les personnages d’Antigone, de Polynice et d’Étéocle. Je voulais créer un trio pour la théâtralité.

Ils vivent au sein d’une famille qui va éclater pour la même raison que dans la tragédie originale, c’est-à-dire  ils découvrent qu’Oedipe n’est pas leur père, mais bien leur frère. La famille va donc se décomposer. Cela a des ramifications jusque dans le système politique.

FRÉDÉRIC: Parce qu’en fait, quand les enfants apprennent l’inceste d’Oedipe et de Jocaste, Oedipe s’en va, Jocaste aussi et les enfants sont livrés à eux-mêmes. Ils doivent faire des choix.

Étéocle rejoint les forces de Créon, s’intègre au gouvernement de ce Montréal fictif et de sa milice armée; et Polynice va joindre le côté opposé, la rébellion, les manifestants. Ils vont finalement se rencontrer sur la place publique pour se livrer combat, et là l’histoire d’Antigone commence.

Antigone au printemps c’est l’histoire de toute la famille des Labdacides. Ce qu’on a nommé, dramaturgiquement, c’est Oedipe roi, qu’on retrouve au début de la pièce, puis Les Sept contre Thèbes qui raconte l’histoire d’Étéocle et Polynice, et ensuite vient Antigone.

Antigone et le printemps érable

Pourquoi l’oeuvre d’Antigone vous parle encore aujourd’hui?

NATHALIE: J’ai toujours été touchée par ce personnage. C’est un personnage que j’aurais aimé jouer. Ce qui me touche c’est la solitude d’Antigone, la solitude d’une jeune fille de 16-17 ans. Et qui, malgré tout, décide de se lever pour braver l’autorité au nom de la dignité humaine, pour la justice avec toute les concéquences que cela implique.

FRÉDÉRIC: Antigone c’est la sonneuse d’alarme. C’est celle qui dit non devant une loi injuste c’est celle qui dit : « Hey guys! On s’en va pas dans la bonne direction ». C’est gens-là existent d’époque en époque.

Antigone vit toujours parce que nous avons toujours besoin de cette personne qui décide à un moment donné de s’opposer, de choisir l’humain,  de choisir son frère avant la cité. Ce choix est important pour nous tous.

Malheureusement, en général, ce sont des gens qui se sacrifient. C’est Edward Snowden qui va devenir un paria pour le restant de ses jours pour avoir dévoilé les secrets les plus sombres de l’état américain.

Qu’est-ce qui a motivé votre travail? Qu’avez-vous apporté de vous-même à cette œuvre?

NATHALIE: Pour moi, oui Antigone est politique, mais c’est aussi la première famille brisée de l’histoire. C’est l’histoire de leur entrée forcée dans l’âge adulte.

Un peu comme les étudiants, il ont été forcés de faire des choix idéologiques, des choix existentiels. Est-ce que je suis pour? Est-ce que je suis contre?  Suis-je prêt à assumer les conséquences? Parce qu’il y en a eu des conséquence sur leurs vies.

C’est le point commun entre Antigone et toutes les sociétés. Il y aussi beaucoup d’espoir dans cette jeune fille qui se lève et qui décide de résister. Il y en a eu aussi beaucoup dans la révolution étudiante, c’est quelque chose qui est venu me chercher et qui ma redonné espoir.

Car même si je suis d’une autre génération que les étudiants, je me suis battue aussi pour que les frais de scolarité n’augmentent pas. Nos parents se sont battus pour installer un système qu’on  prend maintenant pour acquis:  les soins de santé gratuits, l’accès à l’éducation. Ça n’existait pas avant, et c’est ça qu’ils essaient de nous arracher, et les étudiants en 2012  ont dit: « Non, ça n’arrivera pas ».

Une équipe formidable!

De ton côté Frédéric, comment as-tu abordé la mise en scène de ce texte?

FRÉDÉRIC: Ce spectacle est un récit on alterne entre dialogue et narration publique. On est tout de suite dans une théâtralité qui est très directe tout en restant dans la fiction. C’est un spectacle assez épuré où nous avons tenté d’utiliser le pouvoir d’évocation du théâtre pour réveiller les choses.

Notre scénographe Xavier Mary travaille beaucoup avec la matière. Il a créé un grand rectangle de gravel séparé par une diagonale. Une ligne de  rupture, un déchirement qui crée deux mondes en opposition.  A l’intérieur de celui-ci, les corps des acteurs sont magnifiés, et c’est d’une grande beauté. Xavier nous a fait un cadeau avec cette scénographie. Je crois que nous avons créé un univers très vif.

Avec Chantal Labonté à l’éclairage, nous passons par de grands moments de lumière suivis de grandes périodes de noirceur, très violent et cela amène beaucoup de puissance au texte.

Nous avons aussi beaucoup travaillé l’univers sonore. Nous avons sur scène, avec les comédiens,  Mykalle Bielinski qui, tout au long du spectacle fait la musique en live. Elle a créé un son électro et avec sa voix, elle vient ponctuer le récit. Pour moi, c’est une grande prêtresse qui vient faire le lien entre le public et les personnages. C’est la porteuse d’une partie de l’émotion.

Je suis très content de l’équipe. Les comédiens livrent ce texte de façon incroyable, c’est une partition sans pitié pour les interprètes. Ils  ont travaillé comme des acharnés pour porter cette parole. Ils ont aussi un très bon oeil pour débusquer les textes, ils sont impitoyables. Ils ont été d’une aide précieuse, sans eux ce projet-là n’existerait pas. Je ne le dirai jamais assez.

Et toi Nathalie, qu’apprécies-tu du travail d’un comédien, lorsque finalement tu entends tes mots résonner?

NATHALIE: La chose que j’apprécie vraiment, et je crois qu’au fond c’est juste ça qu’il faut : c’est la générosité. La générosité de s’ouvrir quand ils sont sur scène. La générosité d’être impudique, oui émotivement, mais aussi intellectuellement, ne pas avoir peur de poser des questions. Je crois que c’est ce que nous avons avec notre équipe de comédiens.

Remettre les choses en question, me confronter. Ils m’ont posé des questions auxquelles je n’avais pas de réponse et qui ont porté ma réflexion encore plus loin. J’aime un engagement complet. J’aime ça.  J’aime ça le théâtre, j’aime les acteurs de théâtre, j’aime retrouver en eux toute cette passion.

Antigone pour se rappeler le NOUS que nous avons eu

Que souhaitez-vous faire vivre aux spectateurs au travers de cette création? Quel est pour vous l’urgence de montrer cela?

NATHALIE: Moi ce qui me tue et une des raisons pourquoi je sens que c’est important de raconter cette histoire, c’est parce que je crois que nous sommes hypnotisés.

Il y a tellement de nouvelles qui arrivent. On est tout le temps branché sur notre cellulaire. Nous sommes  bombardés par tellement d’informations qu’on finit par oublier. On est tout le temps dans l’amnésie.

Il n’y a plus de NOUS. Cette histoire a beaucoup de lien avec ce qui s’est passé au Québec en 2012, au travers l’histoire d’une fille qui résiste, comme les étudiants. Est-ce que vous l’avez oublié ca? Parce qu’en ce moment on en parle plus on l’a enterré. Pour moi, ce n’est pas comme ça que ça marche, on n’est pas supposé d’oublier.

C’est pour cela qu’il faut la raconter l’histoire d’Antigone. Son histoire elle se passe maintenant. Mais si on en parle pas, si on ne se la raconte pas, on oublie.

FRÉDÉRIC: Le mandat de notre compagnie est de créer des univers qui lient l’intime et le politique. Je souhaite que grâce au pouvoir d’évocation du théâtre, nous puissions réveiller quelque chose chez les spectateurs.

Ce que j’aimerais leur  apporter c’est le NOUS,  qu’on se retrouve à la fin. Car malheureusement, les révolutions, plus souvent qu’autrement échouent et on passe à autre chose. Quelqu’un d’autre prend le pouvoir et on oublie. Notre but est de rappeler aux spectateurs le NOUS que nous avons eu.